4

 

Je me suis levée le lendemain d’humeur morose. Mais en m’apercevant que Claude et Dermot étaient revenus dans la nuit, je me suis sentie rassérénée. Les preuves étaient évidentes : la chemise de Claude avait été jetée sur le dossier d’une chaise de cuisine et les chaussures de Dermot étaient restées au pied des escaliers. Et après avoir pris mon café et ma douche, en sortant de ma chambre habillée d’un short et d’un tee-shirt vert, je les ai trouvés tous deux qui m’attendaient dans ma salle de séjour.

— Salut, les garçons.

Même à mes propres oreilles, mon salut manquait d’enthousiasme.

— Vous vous souvenez que les antiquaires viennent aujourd’hui ? Ils devraient arriver d’ici une heure ou deux.

Je redoutais la conversation que nous devions avoir.

— Parfait. Au moins, cette pièce ne ressemblera plus à un bazar, a répliqué Claude, toujours charmant.

J’ai simplement hoché la tête. Nous étions aujourd’hui en présence de Claude l’Exécrable. Claude le Tolérable se laissait observer à de plus rares occasions.

— Nous t’avions promis une conversation, a commencé Dermot.

— Et ce soir-là, vous n’êtes pas revenus à la maison.

Je me suis installée dans le vieux rocking-chair qui venait du grenier. Je me sentais inquiète et mal à l’aise. Mais il me fallait absolument des réponses.

Évasif, Claude a simplement expliqué :

— Il se passait quelques petites choses au club.

— Hmm. Laisse-moi deviner – l’un de vos faés a disparu.

Là, ils se sont redressés. J’avais toute leur attention.

Dermot s’est repris le premier :

— Quoi ? Comment le sais-tu ?

— C’est Victor qui l’a pris. Ou prise.

Et je leur ai raconté ma soirée de la veille.

— Comme si nous n’avions pas assez de problèmes avec notre propre race, a fait Claude. Maintenant on se coltine ceux de ces putains de vampires.

— Non, ai-je rétorqué – j’avais l’impression que j’étais la seule à faire des efforts. Vous n’êtes pas mêlés aux problèmes des vampires en tant que communauté. L’un de vous a été enlevé dans un but précis. C’est un scénario complètement différent. Et je vous fais remarquer que ce faé a été saigné, pour le moins, car c’est cela, dont les vampires avaient besoin – de son sang. Je ne dis pas que votre congénère disparu est forcément mort, mais vous savez bien que les vampires perdent tout contrôle quand il y a un faé dans les parages. Et ne parlons pas d’un faé qui saigne.

— Elle a raison, a dit Dermot à Claude. Cait est certainement morte. Certains des faés du club sont-ils de sa famille ? Il nous faut leur demander s’ils ont eu une vision de mort.

— Une femelle, évidemment, a fait observer Claude, son beau visage dur comme de la pierre. Nous ne pouvons pas nous permettre d’en perdre une seule. Oui. Nous devons découvrir ce qui s’est passé.

Claude ne pensait généralement pas aux femmes, d’un point de vue personnel, et je me suis sentie déconcertée pendant un instant. Puis je me suis rappelé qu’il y avait de moins en moins de femmes faés. Pour le reste des créatures faériques, je ne savais pas ce qu’il en était, mais la population des faés me semblait être sur le déclin.

Je m’inquiétais bien au sujet de la disparition de Cait (à mon avis, il n’y avait aucune chance qu’elle soit vivante), mais j’avais des questions purement égoïstes à poser, et j’avais bien l’intention qu’on y réponde. Dermot a appelé le Hooligans et demandé à Bellenos de convoquer les faés. Il s’agissait de déterminer qui était de sa famille. Dès qu’il a reposé l’appareil, j’ai repris mon idée.

— Pendant que Bellenos s’occupe, vous avez un peu de temps libre. Comme les antiquaires ne vont pas tarder, je voudrais que vous répondiez à mes questions.

Dermot et Claude ont échangé un regard, comme s’ils tiraient à pile ou face. Dermot a visiblement perdu. Il a pris une profonde inspiration avant de commencer.

— Bien. Parfois, lorsque l’un de vos Blancs épouse l’un de vos Noirs, leurs bébés ressemblent plus à l’une des races qu’à l’autre, sans règle bien déterminée. Le degré de ressemblance peut varier d’un enfant à l’autre, même s’ils sont issus du même couple.

— En effet, j’ai déjà entendu ça.

— Lorsque Jason est né, notre arrière-grand-père Niall est venu l’examiner.

J’en suis restée la bouche ouverte.

— Attendez, ai-je péniblement grogné d’une voix enrouée, Niall m’a dit qu’il ne pouvait nous rendre visite parce que Fintan, son fils mi-humain nous protégeait contre lui. Et que Fintan était notre véritable grand-père.

— C’est justement la raison pour laquelle Fintan vous préservait contre les faés, a expliqué Claude. Il ne voulait pas que son père intervienne dans vos vies comme il l’avait fait pour la sienne. Niall a trouvé malgré tout le moyen de passer voir le bébé. En découvrant que Jason ne disposait pas de l’étincelle essentielle, il est devenu, disons, indifférent.

J’ai attendu un peu, et il a repris.

— C’est pour cela qu’il a mis tant d’années à faire ta connaissance. Il aurait pu déjouer la surveillance de Fintan, mais il pensait que tu serais semblable à Jason : particulièrement attirante pour les humains et les SurNat, mais en dehors de cela, un simple être humain tout à fait ordinaire.

— Par la suite toutefois, il a appris que tu ne l’étais pas, a continué Dermot.

— Appris ? Mais par qui ?

— Par Éric. Ils faisaient parfois des affaires ensemble. Niall a eu l’idée de demander à Éric de le tenir au courant des événements importants de ta vie. Éric lui donnait donc de tes nouvelles de temps à autre. À un certain moment, Éric a estimé qu’il te fallait la protection de ton arrière-grand-père. Et bien sûr, tu étais en train de faner.

De… faner ?

— Alors notre grand-père a envoyé Claudine. Quand elle s’est inquiétée plus tard de ne pouvoir garantir une totale sécurité pour toi, Niall a décidé de te rencontrer en personne. Là également, Éric a tout organisé. J’imagine qu’il pensait gagner ainsi le soutien de Niall en retour, a dit Dermot en haussant les épaules. Apparemment, Éric avait raison d’ailleurs. Les vampires sont tous cupides et égoïstes.

Les termes « hôpital » et « charité » se sont soudain affichés dans mon esprit…

— Donc, ai-je repris, Niall a fait son apparition dans ma vie par l’intermédiaire d’Éric. Et c’est cela qui a précipité la Guerre des Faés, parce que les faés des eaux ne voulaient plus de contact avec les humains. Et encore moins une quantité négligeable comme moi, de vague ascendance royale et qui n’a qu’un huitième de sang faé dans les veines. Merci, les mecs. Je suis véritablement enchantée d’apprendre que j’étais la cause de cette guerre.

— Absolument, a acquiescé Claude, très judicieusement. C’est un bon résumé. Or donc, la guerre a éclaté, et après un grand nombre de morts Niall a pris la décision de fermer le Royaume de Faérie.

Il a poussé un énorme soupir.

— On m’a laissé de ce côté-ci, et Dermot aussi.

— Au fait, l’ai-je coupé brusquement, je ne suis pas en train de faner, comme vous dites ! Non mais ! Est-ce que j’ai l’air fané ?

Je savais bien que je m’attachais là à un point de détail, dans un contexte plus large.

Mais la colère commençait à me gagner. On allait peut-être même passer à de la fureur.

— Mais tu n’as que peu de sang faé, m’a dit Dermot très doucement, comme s’il cherchait à m’épargner la douleur que me causerait ce rappel des faits. Tu prends de l’âge.

Ça, je ne pouvais pas le nier.

— Alors pourquoi est-ce que j’ai l’impression de vous ressembler de plus en plus, si je n’ai que cette petite goutte de sang faé en moi ?

— L’union fait la force, a précisé Dermot. Je suis à moitié humain, mais plus je reste à côté de Claude et plus ma magie prend de la force. Claude, même s’il est faé pure souche, était demeuré dans le monde des humains depuis si longtemps que sa magie faiblissait. Il est plus fort, maintenant. Toi, tu n’as qu’un peu de sang faé, mais plus tu restes à nos côtés et plus cet élément de ta nature prend de l’importance.

J’avais quelques doutes, malgré tout.

— Comme quand on amorce une pompe ? J’avoue que je ne comprends pas vraiment.

— C’est comme… comme… de laver du blanc avec un vêtement rouge, s’est exclamé Dermot triomphalement.

Il l’avait justement fait une semaine plus tôt. Toute la maisonnée portait maintenant des chaussettes roses.

— Mais dans ce cas, Claude deviendrait moins rouge, non ? Je veux dire moins faé. Si nous absorbons sa nature de faé, je veux dire.

— Pas du tout, a rétorqué Claude avec suffisance. Je suis plus rouge que je ne l’étais.

— Il en est de même pour moi, a renchéri Dermot.

— Je n’ai pourtant remarqué aucune différence.

— N’es-tu pas plus forte que par le passé ?

— Eh bien, euh, oui, certains jours.

L’effet n’était pas le même que celui que produisait l’ingestion de sang de vampire. Ce sang-là augmentait votre force pendant une période indéterminée – s’il ne vous rendait pas complètement fou. J’avais pourtant le sentiment d’être plus énergique. En fait, je me sentais… plus jeune. Et vu mon âge, je trouvais cette sensation déstabilisante.

— Niall ne te manque-t-il pas ? m’a demandé Claude.

— Parfois.

En fait, tous les jours.

— Ne te sens-tu pas heureuse lorsque nous dormons à tes côtés ?

— Si, si. Mais je tiens à dire que je trouve ça un peu glauque aussi.

— Ah ces humains ! s’est exclamé Claude à l’intention de Dermot, avec un mélange d’exaspération et d’indulgence suffisante.

Dermot a haussé les épaules – il était à moitié humain, tout de même.

— Et malgré tout, vous avez choisi de vivre ici, ai-je fait remarquer.

— Je me demande chaque jour si c’était une erreur.

— Mais pourquoi, si vous êtes si dingue de Niall et de la vie en Faérie ? Et comment as-tu reçu cette lettre de Niall, celle que tu m’as donnée il y a un mois, dans laquelle il expliquait qu’il avait usé de toute son influence auprès du FBI, pour qu’ils me laissent tranquille ?

Je les ai fixés d’un regard soupçonneux avant de continuer.

— Cette lettre, c’était un faux ?

— Non, elle était authentique, a répondu Dermot. Et nous sommes ici parce que nous aimons et craignons notre prince tout à la fois.

Puisque je n’arrivais pas à avoir une discussion avec eux sur leurs véritables motivations, j’ai décidé de changer de sujet.

— C’est quoi exactement, un portail ?

— C’est un endroit plus fin de la membrane, m’a répondu Claude.

Je ne comprenais toujours pas et il l’a vu. Il est donc rentré dans les détails :

— Il existe une sorte de membrane magique entre nos deux mondes – le monde surnaturel et le vôtre. À certains endroits plus minces, cette membrane est perméable. Le monde des faé devient accessible. De même que certaines parties de votre monde qui restent généralement invisibles pour vous.

— Hein ?

Mais Claude était parti, maintenant.

— En principe, les portails restent dans le même coin, même s’ils bougent un peu. Nous les utilisons pour passer de votre monde au nôtre. Niall a laissé une ouverture dans celui qui se trouve dans tes bois. La fente n’est pas assez grande pour que nous puissions y passer, mais on peut transférer des objets.

C’était un peu comme une boîte aux lettres.

— Eh bien tu vois ! Ce n’était pas si dur, finalement, si ? Et vous pourriez me révéler d’autres vérités ?

— Comme quoi ?

— Par exemple, pourquoi toutes ces créatures faériques se trouvent au Hooligans, en tant que strip-teaseurs, videurs ou que sais-je. Ils ne sont pas tous faés. Et je ne sais même pas ce qu’ils sont, au juste. Mais pourquoi ont-ils échoué avec vous ?

— Ils n’ont pas d’autre endroit où aller, m’a répondu Dermot simplement. Ils se sont retrouvés enfermés. Certains l’ont fait exprès, comme Claude, et d’autres pas… comme moi.

— Alors Niall a fermé tous les accès au Royaume de Faérie, mais il a laissé quelques-uns des siens de notre côté ?

— Absolument. Il voulait fermer ce monde contre tous les faés qui avaient encore l’intention de tuer les humains. Il est allé trop vite, a expliqué Claude.

J’ai remarqué que Dermot, que Niall avait enchanté de manière particulièrement cruelle, ne semblait pas convaincu.

— J’avais compris que Niall avait de bonnes raisons pour enfermer les faés dans leur monde, ai-je poursuivi lentement tout en réfléchissant. Il m’a raconté que l’expérience lui avait appris qu’il y a toujours des problèmes lorsque faés et humains se mélangent. Il ne voulait plus que les faés se reproduisent avec des humains, trop de faés haïssent le produit métissé de ces unions.

J’ai jeté un regard d’excuse à Dermot, qui a haussé de nouveau les épaules. Il était devenu imperméable à ce genre de propos.

— Niall n’avait aucune intention de me revoir. Est-il si important pour vous de retourner dans le monde du peuple des faés et d’y rester ?

Le silence s’est fait très, très pesant. De toute évidence, Dermot et Claude n’allaient pas répondre. Du moins n’allaient-ils pas mentir.

— Alors expliquez-moi pourquoi vous vivez avec moi et ce que vous voulez de moi.

J’espérais qu’ils réagiraient, cette fois-ci.

— Nous vivons avec toi parce qu’il nous semblait qu’il était bon de rester aux côtés de la seule famille que nous ayons réussi à trouver, a répondu Claude. Nous nous sentions affaiblis d’être coupés de notre patrie. Nous ne savions pas que tant d’autres faés étaient demeurés dans ce monde-ci. Nous avons été surpris lorsque d’autres faés abandonnés d’Amérique du Nord ont commencé à se montrer au Hooligans. Mais nous en étions heureux. Comme nous te l’avons dit, nous nous sentons plus forts lorsque nous sommes ensemble.

Je me suis levée et j’ai commencé à marcher de long en large.

— Tu me dis vraiment toute la vérité ? Vous auriez pu me dire tout ça bien avant, et vous ne l’avez pas fait. Peut-être mentez-vous ?

Et j’ai tendu les bras sur mes côtés, les paumes en l’air : alors ?

— Pardon ? s’est exclamé Claude, vexé – il récoltait ce qu’il avait semé, et il était grand temps. Les faés ne mentent jamais. Tout le monde sait cela !

Mais oui. Bien évidemment. C’était de notoriété publique.

— Peut-être. Mais vous ne dites pas toujours toute la vérité, ai-je fait remarquer. Vous avez d’autres raisons d’être ici ? Peut-être que vous voulez surveiller le portail, pour voir qui en sort.

Dermot s’est levé d’un bond.

Nous étions maintenant tous les trois en colère et très agités. L’air était chargé de reproches.

Claude a cédé le premier, choisissant ses mots avec soin.

— J’aimerais rentrer en Faérie, parce que je voudrais revoir Niall. J’en ai assez, de ne recevoir que quelques messages, par-ci par-là. J’ai envie de me rendre sur nos lieux sacrés, d’être auprès des esprits de mes sœurs. Je veux aller et venir entre nos deux mondes. C’est mon droit. Le portail le plus proche est ici. Tu es notre famille la plus proche. Et il y a quelque chose qui nous attire, dans cette maison. Ici, pour l’instant, c’est chez nous.

Dermot est allé contempler la chaude matinée par la fenêtre : les papillons qui voletaient, les plantes qui fleurissaient, et le soleil éclatant. Soudain, j’ai éprouvé le besoin intense de me trouver dehors, dans un monde familier, plutôt qu’ici, coincée dans cette discussion étrange avec des parents que je ne comprenais pas, et à qui je ne pouvais pas accorder toute ma confiance. À en croire le langage corporel de Dermot, il traversait la même gamme d’émotions.

— Je vais réfléchir à ce que tu viens de dire, ai-je dit à Claude et j’ai vu les épaules de Dermot se détendre très légèrement. Il y a autre chose, qui me tracasse. Je vous ai parlé de la bombe incendiaire au bar.

Dermot s’était retourné avant de s’appuyer contre la fenêtre ouverte. Ses cheveux étaient plus longs que ceux de mon frère, et son expression plus intelligente (pardon, Jason). Mais leur ressemblance était malgré tout presque effrayante. Ils n’étaient pas identiques, mais on aurait facilement pu les confondre, au moins un court instant. Dermot montrait malgré tout un tempérament plus sombre que Jason.

Lorsque j’ai mentionné l’incendie au bar, les deux faés ont hoché la tête. Ils paraissaient intéressés, mais détachés. C’était un regard que je voyais souvent chez les vampires.

Le sort d’êtres humains qu’ils ne connaissaient pas leur était totalement indifférent. « Aucun homme n’est une île », disait John Donne. Rien n’aurait pu être plus faux pour les faés. Pour eux, la plupart des humains étaient regroupés sur une seule grosse île, qui dérivait sur une mer baptisée « Je n’en ai strictement rien à faire ».

— Les gens discutent dans les bars, alors je suis certaine qu’ils papotent également dans les clubs de strip-tease. Ce serait gentil de m’informer, si vous entendez quoi que ce soit sur qui a fait ça. C’est important pour moi. Si vous pouviez demander au personnel du Hooligans de dresser l’oreille au sujet de l’attaque, j’avoue que j’apprécierais.

Dermot m’a interrogée :

— Les affaires ne vont donc pas bien, chez Sam, Sookie ?

— Non, ai-je répondu, sans grande surprise sur le tour que prenait la conversation. Et le nouveau bar proche de l’autoroute nous fait du tort, côté clientèle. Je ne sais pas si c’est l’attrait de la nouveauté, qui fait que les gens vont plutôt au Vic’s Redneck et au Vampire’s Kiss, ou s’ils sont perturbés que Sam soit un métamorphe. En tout cas, au Merlotte, ça ne va pas fort.

Je me demandais si je devais leur parler de Victor et de sa malveillance, quand Claude a soudain fait observer :

— Tu n’aurais plus de travail…

Puis il s’est interrompu, perturbé.

Décidément, tout le monde s’intéressait à ce que je ferais si le Merlotte fermait.

— Sam perdrait son gagne-pain, surtout, ai-je fait remarquer tandis que je me préparais à retourner à la cuisine pour me resservir en café. Et ça, c’est bien plus important que mon job. Je peux toujours trouver un autre endroit où travailler.

Claude a haussé les épaules.

— Il pourrait gérer un bar ailleurs.

— Mais il serait obligé de quitter Bon Temps, ai-je rétorqué brusquement.

— Et ça, ça ne te conviendrait pas, si ?

Claude était devenu étrangement pensif. Je n’étais pas tranquille.

— C’est mon meilleur ami et tu le sais.

C’était la première fois que je le formulais, mais en fait, je le savais depuis longtemps.

— Au fait, ai-je ajouté. Si vous voulez savoir ce qui est arrivé à Cait, je vous recommande d’entrer en contact avec un humain aux yeux gris, qui travaille au Vampire’s Kiss. L’étiquette sur son uniforme dit qu’il s’appelle Colton.

Je connaissais des endroits où l’on distribuait des étiquettes tous les soirs sans se soucier du véritable nom des employés. Mais c’était une piste. J’ai fait un pas vers la cuisine.

— Attends, s’est exclamé Dermot, si vivement que je me suis retournée. Quand est-ce que ces antiquaires doivent venir, pour regarder tout ton bazar ?

— D’ici quelques heures en principe.

— Le grenier est vide, pour ainsi dire. Tu ne voulais pas le nettoyer ?

— C’est ce que j’avais l’intention de faire ce matin.

— Veux-tu que nous t’aidions ?

Claude était manifestement horrifié et toisait Dermot d’un regard furibond.

À mon grand soulagement, nous étions revenus à des considérations plus familières. Il me fallait du temps pour pouvoir réfléchir à tout ce qu’ils m’avaient appris. Pour l’instant, je ne savais même plus quelles questions poser.

— Merci, ai-je répondu. Si vous pouviez porter une des grosses poubelles là-haut, ce serait bien. Je vais balayer et tout ramasser, et après, vous pourriez la redescendre.

Il est assez pratique d’avoir des parents à la force surhumaine.

Je suis allée chercher tout mon équipement sur la véranda à l’arrière de la maison et lorsque je suis montée à pas lourds, les bras chargés, j’ai noté que la porte de Claude était fermée. Ma locataire précédente, Amelia, avait aménagé l’une des chambres du haut en petit boudoir adorable. Elle y avait installé une petite coiffeuse, à deux sous mais très mignonne, une commode et un lit. Elle avait pris une autre chambre pour en faire son salon, avec deux fauteuils confortables, une télévision et un grand bureau. Le jour où nous avions vidé le grenier, j’avais remarqué que c’était celle-là que Dermot avait choisie pour y mettre son lit de camp.

Je n’avais pas eu le temps de dire « ouf » que Dermot surgissait brusquement avec la poubelle. En la posant, il a regardé autour de lui.

— Je le préférais avec toutes les affaires de famille.

J’étais d’accord avec lui. Dans la lumière du jour qui filtrait par les lucarnes encrassées, le grenier avait pris une apparence triste et miteuse.

— Quand il sera propre, il sera très bien, ai-je dit fermement.

Armée du balai, j’ai attaqué les toiles d’araignée puis la poussière et les débris qui jonchaient le parquet. À ma grande surprise, Dermot s’est emparé de quelques chiffons et de nettoyant et s’est mis aux lucarnes. J’ai préféré ne pas émettre de commentaire.

Après avoir terminé, Dermot a tenu la pelle tandis que j’y poussais toutes les saletés accumulées. Une fois cette tâche terminée, j’ai monté l’aspirateur pour en terminer avec la poussière. C’est alors qu’il a fait remarquer que les murs avaient besoin d’une couche de peinture.

C’était comme s’il avait dit que le désert avait besoin d’eau. Les murs avaient probablement été peints autrefois, mais la peinture usée s’était écaillée. La couleur indéterminée qui demeurait avait été égratignée et tachée par tous les objets qu’on avait appuyés contre les parois.

— Eh bien oui, ai-je répondu. Il faut poncer et peindre. Et pareil pour le sol, ai-je ajouté en le tapotant du pied – apparemment, quand ils avaient construit le deuxième étage, mes ancêtres s’en étaient donné à cœur joie, badigeonnant le tout à la chaux.

— Tu n’auras besoin que d’une partie de l’espace pour ranger des affaires, a dit Dermot en passant du coq à l’âne. En supposant que les antiquaires t’achètent les plus grosses pièces et que tu ne les rapportes pas ici.

— Effectivement.

Dermot avait sans doute raison, mais je ne comprenais pas la portée du message.

— Tu peux aller droit au but ? ai-je ajouté sans ambages.

— Eh bien, tu pourrais faire une troisième chambre à cet étage, si tu n’utilisais que cette extrémité comme grenier. Tu vois, ici ?

Il me montrait un endroit sous les combles qui faisait à peu près deux mètres de profondeur, sur toute la largeur de la maison.

— Il ne serait pas difficile de monter une cloison et d’y poser des portes, a dit mon grand-oncle.

Dermot savait poser des portes ? Il a dû voir ma surprise car il a ajouté :

— Je regarde les programmes de bricolage sur la télévision d’Amelia.

— Oh, ai-je fait, démontrant ainsi ma grande vivacité d’esprit.

Mais je me sentais toujours un peu perdue.

— Eh bien oui, on pourrait le faire, mais je ne pense pas avoir besoin d’une autre pièce. Enfin, je veux dire, qui viendrait habiter ici ?

— Mais plus de chambres, c’est mieux, non ? C’est ce qu’ils disent toujours, à la télévision. Et moi, je pourrais m’y installer. Claude et moi pourrions partager la salle de télévision, ce serait notre séjour. Et nous aurions chacun notre chambre, ainsi.

Une bouffée de honte m’a submergée. Je n’avais jamais pensé à demander à Dermot si cela l’ennuyait de partager une pièce avec Claude. Manifestement oui. Le pauvre dormait dans un lit de camp dans le minuscule séjour… J’étais lamentable, comme hôtesse. Je ne m’en étais même pas souciée. J’ai considéré Dermot avec plus d’attention que je ne lui en avais accordé jusque-là. Il y avait de l’espoir dans son regard. Peut-être mon nouveau locataire était-il sous-employé. J’ai compris soudain que je ne savais même pas à quoi s’occupait Dermot au club. J’avais simplement accepté le fait qu’il partait à Monroe lorsque Claude y allait, mais je n’avais jamais été suffisamment curieuse pour m’enquérir de ce qu’il y faisait. Et si son sang faé était la seule et unique chose qu’il avait en commun avec mon cousin égocentrique ?

Les mots sont sortis de ma bouche sans que j’y réfléchisse :

— Si tu penses avoir le temps de faire tout ça, je serais heureuse d’acheter tout ce qu’il faut. Et d’ailleurs, si tu pouvais poncer, sous-coucher et peindre le tout – et monter la cloison aussi, ça m’arrangerait vraiment. Et je serais contente de te payer. Tu veux qu’on passe à la scierie de Clarice, quand je prendrai ma prochaine journée de congé ? Tu pourrais calculer les quantités de bois et de peinture qu’il nous faut ?

Le visage de Dermot s’est éclairé tel un sapin de Noël.

— Je peux essayer, – et je sais comment louer une ponceuse. Tu me fais confiance pour tout cela ?

— Mais absolument, ai-je répliqué aussitôt.

À vrai dire, ce n’était pas tout à fait vrai. Mais après tout, l’état du grenier ne pouvait pas être pire. L’enthousiasme a fini par me gagner à mon tour.

— Ce serait vraiment sympa, si cette pièce était refaite. Il faudra que tu me dises combien je te dois.

— Il n’en est pas question. Tu m’as donné un foyer et le réconfort de ta présence. C’est le moins que je puisse faire pour toi.

Ça, je ne pouvais pas le nier. On a parfois tort, de s’entêter à refuser un cadeau. J’ai estimé que, dans le cas présent, j’aurais eu tort.

 

En fin de matinée, après toutes ces surprises, je me lavais les mains et le visage pour effacer les dernières traces de poussière lorsque j’ai entendu une voiture qui remontait l’allée. C’était une grande camionnette blanche, dont le côté portait le logo « Splendide » en énormes lettres gothiques.

Brenda Hesterman et son associé en sont descendus. Son compagnon était un homme petit et compact, en pantalon de toile et polo bleu, avec des mocassins cirés. Il portait ses cheveux poivre et sel coupés court.

Je suis sortie sur la véranda de devant pour les accueillir.

— Bonjour, Sookie, s’est écriée Brenda comme si nous étions de vieilles connaissances. Je vous présente Donald Callaway, copropriétaire de la boutique.

— Enchantée, monsieur Callaway, ai-je répondu en inclinant la tête. Entrez, je vous en prie. Voulez-vous quelque chose à boire ?

Ils ont décliné tous deux tandis qu’ils grimpaient les marches. Une fois à l’intérieur, ils ont examiné toute la pièce encombrée avec un plaisir que mes faés n’avaient pas manifesté.

— J’adore le plafond en bois ! s’est exclamée Brenda. Et regarde-moi les lambris des murs !

— Elle est ancienne, a renchéri Donald Callaway. Félicitations, mademoiselle Stackhouse. Vous habitez là une demeure historique de toute beauté.

J’ai caché ma surprise à grand-peine. Ce type de réaction n’était pas habituel pour moi.

On avait généralement tendance à me plaindre de vivre dans un endroit si vétuste et démodé. Les sols n’étaient pas plans et les fenêtres loin d’être aux normes.

Un peu méfiante, je l’ai remercié avant de continuer :

— Eh bien, voici tout ce que nous avons descendu du grenier. Regardez donc si vous trouvez quelque chose qui vous plaît. Appelez-moi si vous avez besoin de quoi que ce soit.

J’estimais que ma présence serait inutile et en outre qu’il serait un peu grossier de les surveiller pendant leur travail. Je me suis rendue dans ma chambre pour faire la poussière et du rangement, et j’en ai profité pour trier le contenu d’un ou deux tiroirs. En principe, j’aurais écouté la radio mais je voulais pouvoir entendre les associés au cas où ils auraient voulu me poser une question. Ils se parlaient à voix basse de temps en temps et la curiosité commençait à me gagner. Qu’allaient-ils décider ? En entendant Claude descendre l’escalier, je suis sortie de ma chambre pour dire au revoir à mes locataires avant qu’ils ne partent.

Brenda est restée la bouche ouverte en voyant ces deux hommes sublimes, tandis que les faés traversaient la salle de séjour. Je les ai forcés à ralentir suffisamment longtemps pour pouvoir les présenter – ce n’était que pure politesse. Je n’ai pas été surprise de constater qu’après avoir rencontré mes « cousins », le regard que me portait Donald avait changé…

 

Je récurais plus tard le sol de la salle de bains lorsque Donald a lâché une exclamation.

J’ai dérivé vers le salon en prenant l’air aussi détaché que possible.

Il s’était mis à examiner le bureau de mon grand-père, une monstruosité lourde et hideuse que les faés, suant sang et eau, avaient maudite en jurant tous les diables tandis qu’ils luttaient pour la descendre.

Le petit homme était accroupi devant, la tête passée sous le tiroir central.

— Vous avez un compartiment secret, mademoiselle Stackhouse, a-t-il annoncé tandis qu’il reculait avec précaution. Venez, je vais vous montrer.

Je me suis baissée à côté de lui, pleine de curiosité. Compartiment secret ! Trésor de pirates ! Tour de magie ! À les imaginer, on replonge dans l’enfance avec délices.

Grâce à la torche de Donald, qui éclairait l’espace réservé aux genoux, j’ai pu apercevoir la paroi du fond, qui comportait un panneau supplémentaire. On y voyait de minuscules charnières, placées suffisamment haut pour que jamais des jambes ne puissent les effleurer, et de façon à permettre à la porte de s’ouvrir vers le haut.

L’énigme consistait à trouver comment l’ouvrir.

Après m’avoir laissé regarder tout mon soûl, Donald a suggéré :

— Je vais faire une tentative avec mon canif, mademoiselle Stackhouse, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

— Pas du tout !

Il a sorti l’instrument de sa poche – il était d’une taille très respectable – et, après l’avoir ouvert, a glissé la lame délicatement le long de l’interstice. Comme je m’y attendais, il a rencontré de la résistance à peu près à mi-chemin. Il a appuyé tout doucement, d’un côté puis de l’autre, mais rien ne s’est passé.

Puis il a commencé à tapoter le bois tout autour de l’espace destiné aux genoux. Il y avait une mince bande de bois au point de contact entre les parois latérales et celle du haut.

Donald appliquait toujours de petites poussées et j’étais prête à abandonner, lorsqu’il y a eu une sorte de déclic rouillé. Le panneau s’est ouvert.

— À vous l’honneur, a dit Donald. C’est votre bureau.

Rationnel et vrai. Il s’est reculé pour me laisser prendre sa place. J’ai soulevé la porte et l’ai tenue en place tandis que Donald m’éclairait – mon corps bloquait toutefois la lumière et j’ai mis du temps à repérer le contenu du compartiment.

Dès que j’ai senti les contours du paquet, je l’ai tiré lentement pour le sortir. Je me suis glissée en arrière – tout en essayant de ne pas penser au point de vue que j’offrais ainsi à Donald. Une fois dégagée, je me suis levée pour me diriger vers la fenêtre avec mon chargement poussiéreux et l’inspecter.

Je tenais une petite aumônière de velours. Il avait dû être grenat autrefois. Il y avait également une enveloppe jaunie, d’environ quinze centimètres sur vingt, qui portait des illustrations. En l’aplatissant soigneusement, j’ai compris qu’elle avait contenu des patrons de couture. Un violent flot de souvenirs m’a brusquement noyée. Je me rappelais la boîte dans laquelle étaient rangés tous les patrons – Vogue, Simplicity, Butterick… Pendant de longues années, ma grand-mère avait beaucoup aimé la couture. Puis un doigt cassé de sa main droite s’était « mal remis », et il était devenu trop douloureux pour elle de manier les papiers de soie et les tissus. Le patron de cette enveloppe-ci était une robe à jupe large retenue à la taille. Les trois mannequins dessinées, aux attitudes très tendance, avec leurs épaules un peu trop relevées, leurs visages minces et leurs cheveux courts, la portaient différemment : mi-long, robe de mariée, et costume folklorique de quadrille – quelle polyvalence !

J’ai soulevé le rabat, pensant trouver le papier de soie brun si familier, avec ses habituels symboles noirs et mystérieux. Il y avait une lettre à l’intérieur. Le papier passé était couvert d’une écriture que je reconnaissais.

Les larmes me sont montées brusquement aux yeux. J’ai écarquillé les paupières pour ne pas les laisser couler, et j’ai rapidement quitté la pièce. Je ne pouvais pas ouvrir cette lettre en présence d’autres personnes dans ma maison. Je l’ai donc rangée dans mon chevet, avec la petite aumônière, et suis retournée dans le séjour après avoir séché mes yeux.

Les antiquaires ont eu la délicatesse de ne poser aucune question, ce dont je leur étais reconnaissante. J’ai préparé du café, que je leur ai apporté sur un plateau, avec du lait, du sucre et quelques tranches de quatre-quarts – car j’étais bien élevée. Ce que je tenais de ma grand-mère, feu ma grand-mère, dont j’avais reconnu l’écriture sur la lettre dans l’enveloppe à patrons.